Deux jours après que la CAF a retiré au Sénégal son titre de champion d’Afrique pour le remettre au Maroc sur tapis vert, la Fédération sénégalaise de football (FSF) a saisi le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) à Lausanne. Une contre-attaque juridique ambitieuse — mais que peut réellement changer la plus haute instance d’arbitrage sportif au monde ?
Une décision de la CAF qui secoue le football africain
Le 17 mars 2026, le jury d’appel de la CAF a rendu sa sentence : le Sénégal, vainqueur 1-0 de la finale de la CAN 2025 contre le Maroc grâce à un but de Pape Gueye en prolongation, se voit dépossédé de son titre. Score homologué : 3-0 en faveur des Lions de l’Atlas.
Le motif invoqué porte sur les articles 82 et 84 du règlement intérieur de la CAF. En clair : l’abandon temporaire du terrain par les joueurs sénégalais — qui protestaient contre un penalty controversé accordé au Maroc — a été assimilé à un forfait. La FSF juge cette interprétation absurde et qualifie la décision d’«inique, sans précédent et inacceptable».
Dès le 18 mars, la fédération sénégalaise officialisait son recours devant le TAS. La guerre juridique est ouverte.
«La Fédération sénégalaise de football dénonce une décision inique, sans précédent et inacceptable qui jette le discrédit sur le football africain.»
— Communiqué officiel de la FSF, 18 mars 2026
Le TAS, tribunal suprême du sport mondial
Fondé en 1984 et installé à Lausanne (Suisse), le Tribunal Arbitral du Sport fait office de Cour suprême pour l’ensemble du mouvement sportif international. Son autorité s’impose à toutes les fédérations affiliées — FIFA, CAF, UEFA et leurs membres — sans exception.
La procédure est encadrée par des délais stricts : tout recours contre une décision finale d’un organe sportif doit être déposé dans les 21 jours suivant sa notification. La décision de la CAF ayant été notifiée le 17 mars 2026, la FSF devait agir avant le 7 avril. Elle l’a fait sans attendre.
Une fois saisi, le TAS désigne un collège arbitral de trois membres indépendants qui instruit le dossier, auditionne les parties et rend une sentence définitive et exécutoire. Aucun appel n’est possible — sauf recours extraordinaire devant le Tribunal fédéral suisse, limité aux vices de forme.
The CAF Appeal Board decided that in application of Article 84 of the Regulations of the CAF Africa Cup of Nations (AFCON), the Senegal National Team is declared to have forfeited the Final Match of the TotalEnergies CAF Africa Cup of Nations (AFCON) Morocco 2025 (“the Match”),…
— CAF Media (@CAF_Media) March 17, 2026

Quels arguments peut invoquer la FSF ?
La stratégie juridique du Sénégal s’articule autour de deux axes principaux.
Premier axe : la proportionnalité de la sanction. Déclarer forfait une équipe qui a disputé l’intégralité d’une finale — et l’a gagnée — au motif d’une interruption temporaire de quelques minutes, c’est une interprétation extrême du règlement. La FSF fera valoir que la sanction ne correspond pas à la faute, en s’appuyant sur le principe de proportionnalité que le TAS applique dans ses sentences.
Deuxième axe : le vide juridique des articles 82 et 84. Plusieurs juristes spécialisés pointent l’imprécision du texte. Si la notion de «forfait» pour abandon de terrain n’est pas définie de façon suffisamment explicite, le TAS pourrait estimer que la CAF a excédé ses prérogatives en appliquant une sanction maximale à une situation ambiguë.
Ce que le TAS peut — et ne peut pas — changer
Le TAS dispose de plusieurs leviers. Il peut annuler la décision de la CAF et rétablir le résultat original de la finale (1-0 pour le Sénégal), auquel cas les Lions de la Teranga récupèrent officiellement leur titre. Il peut aussi réduire la sanction — confirmer une faute sénégalaise tout en écartant l’homologation 3-0 au profit d’une pénalité moins sévère. Ou il peut confirmer intégralement la décision de la CAF, entérinant le sacre marocain.
Ce que le TAS ne peut pas faire : ordonner une nouvelle finale. Rejouer un match de CAN est une opération logistique, économique et sportive quasi impossible a posteriori. Si le tribunal donne raison au Sénégal sur le fond, c’est le résultat sur le terrain — 1-0 — qui serait restauré, sans nouvelle confrontation.
Les chiffres clés du dossier
- 21 jours : délai maximum pour saisir le TAS après notification d’une décision
- 3-0 : score homologué en faveur du Maroc par la CAF selon l’article 84
- 1-0 : resultat reel de la finale, but de Pape Gueye en prolongation
- 6 a 18 mois : duree moyenne d’une procedure ordinaire devant le TAS
- Quelques semaines : delai possible en procedure acceleree, rarement accordee
Des precedents dans le football africain ?
Rares sont les cas ou le TAS a directement inverse un resultat de competition. L’institution intervient plus volontiers sur des sanctions disciplinaires, des suspensions de joueurs ou des decisions de transfert. Renverser le verdict d’une finale de CAN serait une decision historique, sans veritable precedent a ce niveau.
Le TAS a deja invalide des decisions de la CAF jugees disproportionnees — notamment dans des affaires d’eligibilite de joueurs. C’est sur ce terrain que la FSF compte marquer des points : demontrer que la sanction infligee est manifestement excessive au regard du comportement reproche.
Et maintenant ?
La procedure s’annonce longue. Sauf demande de mesures provisoires urgentes — peu probables pour un resultat de match passe — le TAS instruira le dossier selon sa procedure ordinaire. Les deux camps designeront leurs arbitres, les memoires s’echangeront, et une audience sera fixee. La decision finale pourrait tomber d’ici fin 2026, voire debut 2027.
Entre-temps, le Maroc portera officiellement le titre de champion d’Afrique 2025. Et le football continental devra vivre avec cette zone de turbulence juridique — un signal d’alarme pour la credibilite des instances africaines a l’heure ou le Mondial 2030, co-organise par le Maroc, approche a grands pas.
Le match, lui, est termine. La bataille, elle, ne fait que commencer.
Retrouvez nos precedents articles sur cette affaire : la decision de la CAF qui a tout declenche, la reaction officielle du Maroc, et le premier communique de la FSF.









